top of page

Hommage à Hà Châu

il y a 4 jours
5 min de lecture



Hà Châu, quinze ans après : la lignée Hung Gar qui relie le Shaolin du Sud au Viêt Nam


Le 20 octobre 2011 s'éteignait à Hô Chi Minh-Ville le Grand Maître Hà Châu, « Ummo » pour le public, l'un des plus grands maîtres du ngạnh công du XXᵉ siècle. Quinze ans plus tard, retour sur son parcours, sur la chaîne de transmission dont il est issu et sur ceux qui font vivre son école aujourd'hui.

On connaît surtout Hà Châu par ses démonstrations : des camions et un rouleau compresseur roulant sur son corps, des clous arrachés du bois à deux doigts. Mais derrière la légende, il y a une lignée martiale précise, celle du Shaolin Hung Gar du Sud, et une école, le Thiếu Lâm Hồng Gia Hà Châu, qui se transmet toujours au Viêt Nam, en Europe et en Afrique.

En ce mois anniversaire, nous retraçons cette histoire telle que l'école la documente, en distinguant ce qui est établi de ce que les sources rapportent de façon divergente.



Aux origines : le Shaolin du Sud et le Hung Gar


Le Hung Gar remonte au moine Chí Thiện Thiền Sư (Gee Sin Sim See, 至善禪師), l'un des derniers maîtres du temple Shaolin du Sud au XVIIIᵉ siècle. Son disciple Hùng Hy Quan (Hung Hei Goon, 洪熙官) fonde la « boxe de la famille Hùng » et incarne le style du Tigre. Son épouse, Phương Vịnh Xuân (Fong Wing Chun, 方詠春), transmet celui de la Grue : le socle tigre-grue du style est posé.

La transmission se poursuit ensuite de maître en disciple :


  1. Lục A Sài (Luk Ah Choy, 陸阿采)

  2. Hoàng Thái (Wong Tai, 黃泰)

  3. Hoàng Kỳ Anh (Wong Kei Ying, v. 1810–1886), qui reçoit aussi l'enseignement de Thiết Kiều Tam (Tid Kiu Sam, 1815–1887) et de Lâm Phước Thành (Lam Fook Sing) : deux courants du Shaolin du Sud convergent en lui.

  4. Hoàng Phi Hồng (Wong Fei Hung, 1847–1924), « père du Hung Gar moderne », mort le 25 mars 1924, quelques mois avant la naissance de Hà Châu.


De Hoàng Phi Hồng partent deux branches. La branche classique, la plus connue en Occident, passe par Lâm Thế Vinh (Lam Sai Wing), Lâm Tổ (Lam Cho) puis Buck Sam Kong aux États-Unis. La seconde passe par Trình Hoa, frère martial (sư thúc) de Hoàng Phi Hồng, puis par Trình Luân. C'est elle qui mène au Viêt Nam.


Le Grand Maître Hà Châu (1924–2011)


Une enfance entre Hong Kong et le Mékong


Hà Châu naît le 19 août 1924 à Hong Kong, dans une famille chinoise de longue tradition martiale. Son père, Hà Chung, est Chưởng môn (maître de lignée) du Hồng Gia Quyền de Chợ Lớn. Très jeune, l'enfant le suit au Viêt Nam, à Ba Xuyên (aujourd'hui Sóc Trăng).

La famille est ruinée par l'incendie de ses scieries, les autorités coloniales voulant punir l'aide secrète apportée au Việt Minh. Réfugié à Chợ Lớn, Hà Chung fonde pour vivre la troupe de danse du lion « Dũng Nghĩa Đường ».


Quinze ans auprès de Trình Luân


Initié par son père dès cinq ans, Hà Châu est envoyé à neuf ans à Hong Kong auprès du Grand Maître Trình Luân, dont il devient l'unique disciple. Le lien entre Trình Luân et Trình Hoa est rapporté de deux façons : disciple selon le site officiel de l'école, neveu selon le maître Philippe Gaudin.

Au bout de quinze ans d'entraînement, Hà Châu maîtrise l'ensemble des quyền (formes à mains nues), des binh khí (armes), du nội công et du ngoại công. Ses techniques les plus célèbres :


  • Thiên Cân Trụy (« soulever mille tonnes »), comptée parmi les 72 techniques majeures de Shaolin

  • Nhất Dương Chỉ (le doigt unique)

  • Thiết Sa Chưởng (paume de fer et sable)

  • Thiết Xuyến Quyền (poings de fer)


Un démonstrateur de renommée mondiale


Dès 1950, il se produit à Hong Kong, à Taïwan et au Japon. Selon Công an Nhân dân, il rentre au Viêt Nam en 1957 et fonde l'école Thiếu Lâm Hồng Gia Hà Châu.

En 1961, à Trà Vinh, un rouleau compresseur de plus de douze tonnes roule sur son corps : la démonstration reste la plus célèbre de sa carrière. Suivent des tournées en Union soviétique (1990) et en Italie (1991), où le public le surnomme « Ummo ». Le livre People with Extraordinary Powers le classe parmi les trois plus grandes figures mondiales des capacités hors du commun.




Retraite et disparition


En 1997, Hà Châu se retire et se consacre à la forge d'armes traditionnelles. Il continue de former discrètement quelques disciples, dont le maître Hồ Văn Lý.




Il s'éteint le 20 octobre 2011 à l'hôpital An Sinh de Hô Chi Minh-Ville, à 88 ans selon le comput vietnamien. Son centenaire a été célébré en août 2024. Son frère martial, le Grand Maître Hà Cường, disparu en 2017, est mort à la même date du calendrier lunaire.


Phi Liệt, le disciple venu de France


Né en France en 1971, Philippe Gaudin commence le judo puis le karaté à cinq ans. À douze ans, soutenu en secret par son grand-père, il part étudier les arts martiaux en Chine. Ses victoires en compétition lui valent une formation gratuite, et il y retourne trois à quatre fois par an pendant des années.

Déjà pratiquant confirmé de Hung Gar, passé aussi par le karaté Kushinkai et Shotokan et par la boxe thaïe, il entend parler de Hà Châu par son professeur de Hong Kong. Fin 1999, il part à la recherche du vieux maître, alors retiré, et le retrouve dans le quartier de Thủ Thiêm.

Pendant près d'un an, ils se retrouvent trois fois par semaine dans un café pour parler de võ công. Ce n'est qu'ensuite que Philippe ose demander son admission dans la sư môn Hồng Gia Hà Châu.

En avril 2008, à l'avant-première du film « Vua Kung Fu » au Cinebox Hòa Bình de Saïgon, Hà Châu présente publiquement son disciple authentique. Surprise générale : c'est le Français Philippe Gaudin, qu'il appelle Phi Liệt. Le maître reste humble :

« S'il m'appelle "maître", je n'ose pas l'accepter. Je le vois comme un passionné de Võ, et je ne fais que tracer quelques gestes pour lui. »

Phi Liệt, lui, refuse qu'on leur taille deux robes identiques :

« Non. Seul le maître mérite de porter cette robe ; Philippe a encore tant à apprendre ! »

Aujourd'hui 7ᵉ dan, Philippe Gaudin est disciple de Hà Châu et de son frère Hà Cường. Il enseigne en français, anglais, mandarin et cantonais, et coordonne les écoles du Viêt Nam, de France, de Suisse et du Maroc. En 2014, il entraînait l'équipe de France de combat FFKDA au 4ᵉ tournoi international d'arts martiaux vietnamiens à Hô Chi Minh-Ville. Il figure sur la liste officielle des experts fédéraux FFKDA publiée en 2025.

Sa mission : faire vivre l'héritage du Grand Maître Hà Châu avec « modestie, cœur, patience et précision ».


L'école aujourd'hui (octobre 2026)


Quinze ans après la disparition de Hà Châu, trois maîtres assurent la continuité de l'école, réunis autour de la mémoire du Grand Maître Hà Cường :

Maître

Rôle

Zone

Hồ Văn Lý

Chưởng môn phía Nam, disciple le plus ancien, responsable des techniques, directeur de l'école Hung Gar Kuen Hà Châu

Sud du Viêt Nam (Hô Chi Minh-Ville)

Phạm Hữu Thông

Chưởng môn phía Bắc

Nord du Viêt Nam (Hai Phong)

Philippe Gaudin (Phi Liệt)

Chưởng môn Europe et Afrique, 7ᵉ dan

France, Suisse, Maroc

En 2024, année du centenaire, les trois maîtres ont organisé ensemble des stages de technique, d'énergie, de résistance et de combat à Hai Phong, Hạ Long et Hô Chi Minh-Ville, puis à Paris, Lyon, Marseille et Genève. Une façon de rappeler que l'héritage de Hà Châu ne vit pas seulement dans les récits, mais dans la pratique.



Transmettre plutôt que raconter


Hà Châu disait ne pas ouvrir de salle parce qu'un vrai disciple est d'abord une personne vertueuse, et seulement ensuite un pratiquant. Quinze ans après sa disparition, son école reste fidèle à cette exigence : peu de bruit, beaucoup de pratique, et une lignée documentée, du Shaolin du Sud jusqu'à nos jours.




Commentaires


bottom of page